Lettre Ouverte

Lettre ouverte.

 

 

Je m’appelle Stéphane, j’ai 36 ans.

 

Chloé et moi avions un évènement à célébrer. Un projet professionnel qui prenait enfin forme, après une longue période d’attente.
Notre amie Alix avait obtenu des places de concert sur un site d’enchères, c’était pour le Bataclan, ce vendredi. Nous étions 5. Chloé, Alix, David, Guillaume, et moi-même.

 

Nous nous retrouvons à l’Apérock, juste à côté du Bataclan. Chouette ambiance, bonne musique, nos amis sont là.

Rires, célébration, sourires et accolades amicales, un cocktail annonçant un bon début de week-end, un bon début de soirée.

 

L’heure tourne, il est bientôt 21h, le concert des «Eagles of Death Metal» va bientôt commencer.
Je dépose mon casque au vestiaire pendant que le reste de la troupe présente nos places à l’entrée de la salle. 


Du bruit, du monde, des rires, une scène vide qui attend le bon moment pour s’animer. Les filles veulent profiter de la fête au maximum et décident de s’installer dans la fosse, en plein milieu. Nous décidons de les laisser en bas, et optons pour la version «assis au balcon» 

L’installation se fait vite, nous trouvons une bonne place, avec un bon visuel sur la scène. Guillaume, en bon fan de concert, décide d’aller chercher de quoi étancher notre soif.

La lumière baisse, la foule exprime sa joie en applaudissant, en sifflant, le concert va commencer.

 

40 minutes de rock déjantés, d’énergie, d’applaudissements et de partage avec les artistes.

Mes amis et moi trinquons à cette soirée. Nous l’immortalisons par un selfie. Quelques rangs plus loin sur notre droite, une belle femme danse sur la musique, elle est belle, elle est ravie d’être là, et on se dit que l’un d’entre nous devrait sans doute lui offrir un verre.

Ca sera pour plus tard, le groupe entame sa chanson «Kiss the Devil», la fosse hurle sa joie, le balcon applaudit et siffle, l’ambiance est au maximum.

 

La musique s’arrête. Les pétards ont remplacés le son des instruments, les cris de terreur  et les hurlements ont remplacé les paroles du chanteur.

 

«Que se passe t-il ?» demande l’un des spectateurs

«Oh, sûrement une blague des artistes, ils vont sans doute revenir sur scène d’un instant à l’autre !» lui répond son ami.

 

Nous restons assis, pensant la même chose que lui.

Une deuxième vague de «pétards» arrive après une courte pause. L’odeur est là. La poudre, mais pas seulement. Une odeur de poudre mélangé avec quelque chose d’autre. Le sang.

 

Je me tourne vers David et Guillaume, une chose est claire, ce n’est pas une blague. Des  armes... des gens sont en train de mourir juste en dessous de nous. 

 

«Chloé ? Alix ? Merde !! Je veux pas mourir comme ça ! Je veux pas mourir maintenant ! Il faut réussir à sortir !»

 

J’aperçois Guillaume près de la porte du balcon, qui donne sur un couloir et des escaliers menant aux toilettes. Ne voyant pas David, je me dis qu’il a du partir dans la même direction. Guillaume me fait signe de le suivre. L’instinct de survie est là, il me guide et m’aide à enjamber les spectateurs terrifiés qui avaient trouvé refuge derrière leur siège, pendant que d’autres sont froidement abattus et tombent dans la fosse depuis le balcon.

 

Je passe la porte pour rejoindre Guillaume, il a l’air sûr de lui, c’est réconfortant.

 

Le couloir et les escaliers sont bondés. Les discussions vont bon train sur ce qui est en train de se passer. Les gens sont au téléphone pour chercher des réponses, d’autres sont aux fenêtres pour regarder ce qu’il se passe dans la rue. 

Je reste serein, Guillaume semble l’être aussi, à la différence de cette jeune femme que je croise en haut des escaliers, pétrifiée de peur, n’arrivant pas à reprendre son souffle. Je m’attarde quelques instants à la rassurer et à lui faire reprendre son souffle en lui répétant que tout ira bien, qu’il ne faut pas avoir peur. Je tente de me rassurer en même temps, persuadé que ce n’est pas possible.

 

Guillaume retourne dans la salle, sans doute pour chercher David qui n’était pas avec nous. Il ne revient pas. Je m’approche des hublots, je les vois assis, cachés derrière la dernière rangée de siège. David me voit. 

Il me fait signe de me baisser. Je m’exécute et entre-ouvre la porte. Il me fait signe de partir, la porte se referme. L’angoisse gagne le couloir dans lequel je me trouve. Un mouvement de panique envahit le couloir, les cris reprennent. Quelqu’un arrive, et ce quelqu’un à l’air suffisamment terrifiant pour créer un mouvement de foule. Il faut que je parte, et il faut que je parte vite.

 

Je descend à la hâte les escaliers et me retrouve confronter à un nouveau dilemme : l’issue de secours est fermée, nous avons peur de l’ouvrir. Y a t-il quelqu’un derrière qui nous attend ? Est-ce un piège ?

 

Un jeune homme prend le risque et ouvre en grand la porte. Nous sortons en courant, en priant de réussir à s’échapper. Les balles fusent, sifflent. Les corps tombent, le sang coule.

Je suis toujours en train de courir, je suis toujours vivant, je suis presque au bout de la rue.

 

Pourquoi n’ai-je pas pris une balle ? Pourquoi n’ai-je pas connu le même sort que les autres personnes qui sont sortis en même temps que moi ? Pourquoi ce n’est pas mon sang qui coule sur le bitume avec le leur ? Je tourne à droite, je cours encore, j’aperçois un restaurant chinois sur le trottoir d’en face. Je fonce, c’est mon abris, mon refuge.

 

Le téléphone à la main, je rentre dans le restaurant. Je tremble, je suis sous le choc.

 

«Chloé ? T’es vivante ? T’es dehors ?»

«Oui, j’ai peur, c’est horrible ! Steph t’es où ?»

«Chloé ? Cours loin, trouves un endroit où te cacher ! un restaurant, un bar, un café, un hôtel, n’importe quoi, mais caches toi et rappelles moi quand tu seras à l’abris !»

 

Ouf, Chloé est vivante, elle a réussie elle aussi à s’échapper. Vite, les autres !

 

Guillaume, Alix et David restent injoignable. Le téléphone de Guillaume sonne dans le vide, celui de David et d’Alix sont sur répondeur. Mon dieu, j’espère qu’ils sont vivants !

 

J’appelle mes parents pour les rassurer avant qu’ils n’apprennent la fusillade à la télé. Nous convenons que je les appelle tous les quart d’heure. Ils sont terrorisés.

 

Peu à peu, l’information se propage. De l’intérieur nous apprenons l’attentat au stade de France, au Petit Cambodge. Ce n’est pas un cas isolé, ils sont beaucoup, ils sont partout.  De l’extérieur, les amis cherchent à nous joindre, les coups de téléphone s’enchainent, tout le monde est terrorisé.

 

1h30 sans nouvelle de nos amis, puis Alix à la chance de faire parti des premières personnes à être évacuées, en file indienne, les mains sur la tête. 

 

«Ouf elle est vivante !»

 

Je reçois un énième sms... c’est Guillaume !!!

 

« On est enfermé dans un local, ils sont juste derrière la porte»

« Tu es toujours au bataclan ? tu es avec David ?»

«Non, je suis avec d’autre, sans David, au bataclan»

«Tiens le coup mon pote, on entend la radio des flics d’où je suis, ils vont venir !»

 

Vite, il faut que je prévienne les autres de ne plus l’appeler sur son téléphone, merci Facebook.

 

Je n’ai bientôt plus de batterie, la situation est loin d’être réglée, mon seul moyen de locomotion se trouve devant le bataclan, je sais juste où se trouve Chloé. Il faut que je la rejoigne. On ne peut pas rester l’un sans l’autre dans un moment pareil alors qu’on est tous les deux devenus des spectateurs impuissants, comme tant d’autres.

 

«Papa ? Maman ? Je vais sortir du restaurant pour rejoindre Chloé, ne vous inquiétez pas, et surtout ne venez pas me chercher, je vous appelle dès que je suis avec elle.»

 

Je traverse le Bd Beaumarchais, sans même savoir qu’une fusillade venait d’y avoir lieu, j’arrive sain et sauf dans le bar où s’était réfugiée Chloé. Nous sommes heureux de nous retrouver, les larmes de joie se mêlent aux larmes de terreur. Mais l’attente n’est pas terminée, et la terreur non plus...

 

Nous resterons sans nouvelle de nos amis 2h30 durant. Ne sachant pas s’ils étaient encore en vie.... ou non. 

La première bonne nouvelle arrivera vers 2h du matin, Alix nous informe que David est en vie, qu’il est sorti... David n’avait pas pu se cacher, il a été pris en otage jusqu’au moment de l’assaut du Raid.

Les clients du bar lisent sur notre visage le soulagement de cette nouvelle, ils nous prennent dans leur bras, nous réconforte.

 

Quelques minutes plus tard, nous apprenons que Guillaume est sain et sauf, qu’il est sorti.

 

Par miracle, on est tous en vie, séparé en deux groupes, mais en vie, sans aucune blessure physique.

C’est fini.

Je ne dors plus depuis ce jour, et j’avais besoin de raconter cette histoire, de la partager, mais j’avais surtout besoin de faire passer un message, qui je l’espère sera entendu.

 

Je n’ai pas de mots suffisamment fort pour décrire ce que j’éprouve envers ces animaux qui ont abattus de sang froid autant de personnes. Et comme vous, depuis hier, je regarde les informations, les reportages. 

J’apprend qu’encore une fois il s’agit de personnes surveillées par les services de renseignements. 

J’apprend, qu’encore une fois, on avait prévu ce genre d’attentat, qu’il y avait eu des menaces. Et comme vous, je me pose la question : 

«Comment est-ce possible, que 8 personnes, surveillées par les RG, puissent organiser un si gros coup sans que personne ne le sache ?!!! Et comment est-ce possible de ne rien savoir et de frapper, un jour plus tard, un endroit stratégique du développement de Daesh ?!!!» 

 

Chacun est libre de penser ce qu’il veut, et pour ceux qui me connaisse, vous savez bien à quel point, quelque soit le parti politique en question, je ne nourris aucune admiration, ni aucun espoir envers cette caste. 


Mais aujourd’hui, malgré mes ressentiments, j’ai décidé de soutenir notre gouvernement. J’ai décidé de ne pas montrer la colère que j’éprouve envers nos dirigeants, même si je pense voir clair à travers leur jeu. 

 

Car c’est précisément ce que ces terroristes souhaitent, en plus de nous dresser les uns contre les autres. C’est exactement ce qu’ils ont fait en Irak, et c’est exactement ce que je ne veux pas qu’ils fassent en France.

 

Si nous ne voulons pas voir la France tomber dans leurs mains, nous devons ignorer cette colère, et soutenir les actions de la France, jusqu’au jour où les vrais responsables pourront rendre des comptes sans nuire à notre sécurité.

 

Parce que, quand même, un jour j’aimerais leur dire merde.

 

Mes pensées vont vers les familles qui n’ont pas eu autant de chance que les nôtres. Nous sommes sincèrement de tout coeur avec vous.

 

A vous, mes amis, ma famille, il faut parfois des évènements tragiques pour se rendre compte à quel point on tient à vous, mais sachez le, je vous aime profondément.

 

Merci pour votre soutien.